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Sahara, Maroc, Algérie racontés par le président tunisien

بتاريخ 29 Déc, 2015 - بقلم Redaction

Dans un ouvrage qu’il a publié en 2009 alors qu’il se croyait définitivement retiré de la politique, l’actuel président tunisie Béji Caïd Essebsi, livre un passionnant témoignage au sujet de l’Algérie, du Maroc, du Maghreb. Médias 24 a lu ce livre-document.

En 2009, alors qu’il pensait être définitivement retiré de la politique, Beji Caïd Essebsi (BCE dans le reste de l’article) publiait un livre de témoignage sur Bourguiba. Pour lui, il s’agissait d’un devoir de mémoire, par lequel il fallait rendre justice à ses aînés.

BCE ne soupçonnait qu’il allait un jour revenir aux affaires. En 2011, après la révolution, il est appelé à diriger le gouvernement tunisien de transition qui a préparé les premières élections libres. Elles auront lieu en octobre 2011. Il se retire début décembre 2011, lorsque le nouveau gouvernement, dirigé par Ennahdha, est investi par la nouvelle assemblée constituante.

Au cours de la période de transition, la Tunisie a été gérée par consensus, à travers une instance appelée “Haute instance de réalisation des objectifs de la révolution“ dont les membres étaient désignés, aucun scrutin n’ayant eu lieu, le Parlement ayant été dissous et la Constitution gelée. Et ce sont surtout le savoir-faire, l’habileté de BCE, qui ont permis à la Tunisie d’aller vers les élections et la Constituante.

La rédaction de la nouvelle Constitution puis la préparation des nouvelles élections d’octobre et décembre 2014, furent pour la Tunisie une période de grande instabilité.

Au terme de ces trois années, il n’est pas exagéré de dire que les trois partis de la troika (Ennahdha, CPR et Ettakattol) ont été chassés du pouvoir par les Tunisiens qui ont été les plus nombreux à se reconnaître dans le parti Nida Tounes, dirigé par BCE.

Car BCE a été rappelé par la politique et l’auteur de ces lignes peut témoigner que ce sont des activistes démocrates libéraux qui l’ont convaincu de revenir aux affaires. Il a beaucoup hésité puis il y est allé, car il se considère comme l’héritier de Bourguiba. Un Bourguiba dont la stature n’a jamais été aussi immense qu’après la révolution. Un Bourguiba que les Tunisiens ont constamment invoqué contre les islamistes d’Ennahdha et leurs dérives.

En décembre 2015, BCE se retrouve à la tête de la Tunisie et du parti qui a raflé la mise aux législatives.

C’est dire que l’ouvrage publié en 2009 ne l’engage pas en tant que président. Et que nous considérons d’abord les passages que nous allons reproduire et commenter, comme un témoignage factuel, mais qui a une valeur historique indéniable. Lorsqu’il l’a livré en 2009, BCE n’avait ni intérêts politiques ni calculs partisans.

  1. Le décor

“Le choc militaire d’octobre 1963 entre le Maroc et l’Algérie (guerre des sables) a humilié les chefs militaires algériens qui ne l’oublient pas“ (page 304).

Dans l’esprit de ses dirigeants, “l’Algérie est investie d’une mission à l’égard du Maghreb, de l’Afrique et du Monde arabe: mission révolutionnaire extra nationale où les peuples tiennent un rôle majeur par-dessus les Etats. La persistance de cette vision algérienne, en dépit des échecs qu’elle a engendrés pour l’Algérie elle-même et pour ses voisins, a braqué les autres dirigeants maghrébins et choqué les élites nationales (…). Pour la Tunisie et le Maroc (…), la notion d’Etat est centrale: toute idéologie supra-étatique est irréaliste et même dangereuse“.

BCE raconte comment l’expérience du CPCM (Comité permanent consultatif du Maghreb) s’est développée au niveau des ministres de l’Economie, de 1964 jusqu’en 1975, lorsque Belaid Abdessalam en prend la présidence: le processus est alors “définitivement gelé“.

  1. 1983, le sommet avorté de Tunis

En 1982, BCE est ministre des Affaires étrangères et, “avec le soutien de Bourguiba“, entreprend une initiative de dégel des relations entre les cinq pays et particulièrement entre l’Algérie et le Maroc.

Au cours de l’été 1982, il est à Alger pour s’entretenir avec Ben Jedid et “tenter une brèche“.

«Je lui ai dit en toute simplicité que j’allais me rendre au Maroc et lui ai demandé s’il avait un message à faire parvenir. Il me répond, en me fixant des yeux : “Je ne voudrais pas que l’histoire retienne de moi que j’ai été un obstacle dans la construction du Maghreb“. De toute évidence, une telle déclaration témoignait d’une préoccupation profonde qui honorait le chef de l’Etat algérien et qui constituait un véritable engagement pour lui-même et pour moi (…)».

La suite est très instructive, car ce qui est rapporté éclaire le fonctionnement algérien en interne:

«De retour à Tunis, je rends compte au Président Bourguiba (…). Il ne doutait pas de la sincérité de Chadli Ben Jedid, mais il ne faisait guère confiance à son entourage d’aller jusqu’au bout de l’entreprise et d’accomplir le grand tournant. Néanmoins, il m‘invite à poursuivre et à me rendre aussitôt auprès de Hassan II dont il pressent une réponse favorable. Il conçoit ainsi une réunion à cinq à Tunis, sous sa présidence, pour tenter de renouer les fils et d’envisager, en fonction des résultats, un approfondissement ultérieur de cette initiative».

A Skhirate, pour la seconde étape, “Hassan II me reçoit avec beaucoup d’égards“. BCE fait part au Roi de l’initiative de Bourguiba, ainsi que des “bonnes dispositions“ du Président Ben Jedid. “Hassan II accepte d’emblée l’invitation“ et n’y met aucune condition.

La Libye et la Mauritanie confirment également. “Le projet semble bien parti“, écrit BCE. Le sommet est fixé pour le 20 mars 1983.

Le texte des invitations est prêt lorsqu’une déclaration de Brahim Hakim*, ministre des Affaires étrangères de la RASD, reproduite en grand dans la presse algérienne, nous surprend: “Il n’y aura ni grand ni petit Maghreb sans la république sahraouie“, disait-il. Aussitôt après, je recevais à sa demande, l’ambassadeur d’Algérie à Tunis, Messaoud Aït Chaalal, qui estimait indispensable la participation du Polisario au prochain sommet de Tunis. Je lui demande: “qui vous a chargé de ce message?

-C’est la position officielle de l’Algérie. Nous voudrions que le Président Bourguiba en tienne compte.

-Ce n’était pas la position officielle lorsque j’en avais parlé avec le Président Chadli. Aucune condition n’était alors posée par l’Algérie.

-C’est notre position officielle, répète l’ambassadeur. On nous a dit que les représentants du Polisario pouvaient être invités; ils attendraient en retrait avec la faculté d’être associés en fonction de la dynamique des entretiens.

-La danse d’un pas et demi n’est pas notre style. La question n’est pas mûre, mais elle mûrira et vous pouvez considérer que la réunion au sommet est annulée».

BCE conclut ce passage par ces quelques mots: “comme le pressentait le Président Bourguiba, le Président Chadli n’a pas réussi à faire prévaloir auprès de son entourage, la politique maghrébine qu’il souhaitait“.

III. Marrakech, le “malentendu historique“

En février 1989, se déroule le sommet de Marrakech, fondateur de l’UMA. Chadli arrive au Maroc dix jours avant les autres Chefs d’Etats et effectue une visite officielle du 6 au 8 février.

Selon BCE, Chadli déclare au cours d’une réunion publique à Fès: «Nous avons perdu beaucoup de temps et il convient que nous mettions de côté nos divergences réciproques –allusion évidente au problème du Sahara occidental- pour nous consacrer à l’édification du Grand Maghreb arabe sur des fondements solides (…)».

L’auteur raconte que deux thèses prévalent: “l’unité immédiate défendue par la Libye et la thèse marocaine d’inspiration fédérale à laquelle adhère la Tunisie“.

Il ajoute ce passage essentiel pour la compréhension de la suite: “Le véritable ingénieur de l’opération était Hassan II. Il a tenu à fixer deux points essentiels : d’une part la concentration de l’autorité entre les mains des Chefs d’Etats exclusivement et d’autre part l’article XV qui dispose que les Etats membres “s’engagent à ne tolérer sur leur territoire aucune activité ou mouvement pouvant porter atteinte à la sécurité ou à l’intégrité territoriale d’un Etat membre ou de son système politique“.

Pour BCE, “l’implantation du polisario en territoire algérien est [ainsi] mise en question. (…) Quelque chose de grand est peut-être né ce jour-là! L’opinion générale est que le contentieux sahraoui est appelé à se résorber dans la dynamique du nouveau Maghreb (…)“.

En fait, reprend l’auteur, il n’en était rien. “C’était un malentendu historique. Le Traité de Marrakech n’était qu’un voile jeté sur la braise. (…) Hassan II a peut-être fait un pari sur Ben Jedid et sur son entourage, mais ce pari est perdu. A partir de décembre 1995, le conseil des Chefs d’Etat ne se réunissait plus. Le Maroc estimait que l’Algérie ne respectait pas le Traité, et notamment l’article XV ».

BCE rappelle ensuite le coût annuel du Non-Maghreb, au moins 10 milliards de dollars par an. Et que les mouvements terroristes dans les pays du Maghreb sont déjà unis. Il propose une voie “gradualiste“ pour construire enfin cet ensemble maghrébin. Une nécessité “vitale et non émotionnelle“, conclut-il en exprimant son inquiétude quant à l’avenir.

  1. Sahara: Boumédiène se venge de la Tunisie

BCE consacre un chapitre aux relations tuniso-algériennes. Dès les premières lignes, le décor est planté.

“Habib Bourguiba est porteur d’un projet que les partenaires algériens, sauf exception, n’admettent pas. (…) Si, dans le temps, un tel projet dans son ensemble paraît acceptable à certains, le pluralisme de la direction algérienne et le caractère violent des divergences qui opposent les dirigeants entre eux font que les concurrents les contestent et finissent par retourner leurs luttes internes plus violemment encore contre le projet tunisien“.

En 1965, au lendemain du coup d’Etat de Boumediene, l’Algérie ouvre la question des frontières en la plaçant au niveau politique. Bourguiba cèdera immédiatement à toutes les demandes algériennes, conclut un accord de bornage des frontières, pour amener la paix à la Tunisie.

En 1973, Boumédiène en visite en Tunisie, propose à Bourguiba l’union totale entre les deux pays. Bourguiba refuse. “La communauté de destin qu’il concevait avec l’Algérie ne pouvait être tentée que dans le cadre plus vaste du Grand Maghreb“.  Jusqu’à ce jour, la doctrine tunisienne consiste à éviter autant que possible de se retrouver en tête à tête avec Alger.

En janvier 1980, un commando tunisien entraîné en Libye mais entré par l’Algérie, prend la ville de Gafsa et tue des policiers et des soldats.

L’attaque a pris de court les services tunisiens, y compris les responsables politiques. Mais elle n’a nullement surpris Hassan II, qui a immédiatement situé l’événement. Il était le premier à appeler Hédi Nouira [premier ministre tunisien de l’époque]. D’emblée, il lui demande: “De quoi avez-vous besoin?

-Des moyens de transport rapide: avions et hélicoptères !“, répond Nouira.

Avec les moyens logistiques marocains et français, les soldats tunisiens maîtrisent rapidement le commando, qui passe aux aveux. La Tunisie reconstitue l’histoire. Ci-après, la surprenante reconstitution des faits telle qu’elle est relatée par BCE.

L’exécution a été faite après l’investiture de Chadli, mais la conception a été réalisée par Boumédiène. L’émissaire de Bourguiba auprès de Chadli lui expose les éléments montrant la responsabilité algérienne. Il s’agit de Fouad Mbazzaa, qui fut par la suite ambassadeur au Maroc et ensuite président du Parlement, puis Chef de l’Etat par intérim au cours des dix mois de transition qui ont suivi le départ de Ben Ali en 2011.

Ben Jedid affirme avoir totalement ignoré l’existence d’une quelconque opération dirigée contre la Tunisie. Le Président Bourguiba incline à le croire. En contrepartie, il est persuadé que Ben Jedid est loin de maîtriser la situation dans son pays. Son impuissance à sanctionner les personnages directement impliqués trahit sa faiblesse plutôt que sa complicité“, écrit l’auteur.

Il cite le récit de la genèse du coup de Gafsa que Kaddafi livrera plus tard à Jeune Afrique: “Boumédiène est rentré fou furieux de Tunis. Ce devait être en janvier 1978. Il avait eu une altercation avec le premier ministre et le ministre tunisien de la Défense, ils avaient refusé de condamner l’intervention des Jaguar français au Sahara et aussi de décommander la visite du Chef d’état major français en Tunisie. Je sentais au téléphone que Boumédiène était mû par une rage froide. Sa voix tremblait. Il était question de leçon à donner, de montrer qu’on ne résiste pas impunément à sa volonté. Il m’a dit : je t’envoie trois hommes de confiance, mets en face d’eux des gens de même niveau pour monter une opération. Il faut faire trembler la Tunisie et tomber Nouira. Je m’occuperai de la partie politique et nous en parlerons“.

Les trois hommes étaient Slimane Hoffman, Dr Taleb Ibrahimi et Kasdi Merbah. La logistique de l’opération a été assurée par Mohamed Salah Yahiaoui.

Et aujourd’hui?

Les Tunisiens ont toujours estimé que les régimes qui se sont succédé ont eu le mérite de garder la paix dans le pays et d’éviter les débordements des deux voisins imprévisibles, Libye et Algérie. Bourguiba a toujours pensé et dit qu’un Maroc fort est indispensable aussi bien à la Tunisie qu’au Maghreb. Cette doctrine imprègne toujours une grande partie de la classe politique tunisienne.

Les quelques pages d’histoire rapportées par Béji Caïd Essebsi éclairent le passé et leurs enseignements se prolongent dans le présent. Les questions que soulève BCE sont toujours d’actualité: comment construire le Maghreb? qui gouverne réellement en Algérie?

Habib Bourguiba. Le bon grain de l’ivraie. Par Béji Caïd Essebsi. Sud Editions Tunis.

*Le 11 août 1992, Brahim Hakim est rentré au Maroc, à l’appel du Roi Hassan II “La patrie est clémente et miséricordieuse“.

Neceureddine Elafrite// Media24

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