Dernière mise à jour : vendredi 22 mars 2013 - 5:50

Dossier : La peine de mort au Maroc

بتاريخ 27 Jan, 2013 - بقلم Redaction

Zéro exécution depuis 20 ans. Au total. 115 condamnés à mort derrière les barreaux . Les recommandations de l’IER aux oubliettes…

«La pendaison est plus clémente que le leurre de la justice et de la liberté». C’est avec ces quelques mots chargés de désespoir qu’Omar Maârouf, condamné à mort dans le cadre des événements du 16 mai, entame une lettre adressée à la délégation de l’administration pénitentiaire, au ministère de la Justice et à la Primature. Maârouf ne demande pas de grâce mais veut être exécuté! «Le plus dur, c’était l’attente», témoigne Ahmed Lhou, ex-condamné à mort. La peine de mort revient dans le débat public avec beaucoup de virulence. Certes, le Maroc applique un moratoire de fait depuis 1993 date de l’exécution du commissaire Tabit, mais le chemin vers l’abolition est semé d’embûches. Entre-temps, le torchon brûle entre le gouvernement, les associations et même des parlementaires. La pomme de discorde remonte au 20 décembre dernier. L’Assemblée générale des Nations Unies a voté une nouvelle résolution portant sur l’instauration d’un moratoire sur les exécutions de la peine de mort. C’est la quatrième fois en cinq ans que ladite instance onusienne adopte une résolution en la matière avec une très large majorité (111 pays ont voté pour, 41 pays contre et 34 pays se sont abstenus). Le vote favorable à cette résolution illustre une tendance en faveur de l’abolition de plus en plus grandissante de la communauté internationale. «Le Maroc s’est abstenu cette fois aussi, pour des raisons incompréhensibles, en opposition totale avec le nouveau développement constitutionnel du pays qui prévoit une protection légale du droit à la vie», s’insurge Mostafa Znaidi, membre de la Coalition marocaine contre la peine de mort. Même son de cloche auprès de Nouzha Skalli, ex-ministre et parlementaire du Parti du progrès et du socialisme (PPS): «Cette abstention est une véritable déception pour l’ensemble des parlementaires. Nous sommes en train de nous organiser en réseau pour agir et pousser vers l’abolition».

A ce jour, le Maroc compte 115 condamnés à mort dont 80% impliqués dans des  meurtres. Le reste est réparti entre extrémisme et terrorisme.

Les associations s’organisent et multiplient les sorties médiatiques pour plaider en faveur de l’abolition rapide de la peine de mort. «Le code pénal est en opposition avec la Constitution. D’autant plus que différentes études attestent que les pays qui continuent à appliquer cette peine enregistrent les taux de criminalité les plus élevés, notamment les Etats-Unis, la Chine et l’Iran», explique Mohamed Sektaoui, directeur général d’Amnesty international Maroc. Les opposants de l’abolition de la peine de mort sortent l’argument religieux. Plusieurs textes sacrés, Coran et Hadith, instaurent la peine de mort pour trois crimes: adultère, apostasie et homicide volontaire. Les exécutions sont soumises à plusieurs conditions. Cependant, une différence majeure existe: «L’islam laisse la porte ouverte au repenti si le meurtrier arrive à avoir le pardon de la famille du défunt», précise Abderrazzak El Jay, professeur des sciences islamiques à l’Université Mohammed V et membre du Conseil des Oulémas de Rabat.
La justice marocaine prévoit 49 articles qui instaurent la peine de mort, 33 appartiennent au code pénal et 16 au code de la justice militaire. La peine de mort n’est pas écartée du dialogue actuel sur la réforme de la justice. Le sujet a été au cœur du 5e round du dialogue sur la réforme de la justice les 9 et 10 novembre 2012 à Fès. Pour l’heure, aucune tendance ne penche vers une abolition complète. Le processus devrait se faire de façon graduelle, selon la tutelle. En premier lieu, il s’agit de ramener à 10 les articles consacrés à la peine de mort dans le code pénal. Mais le projet de loi modifiant le code pénal peine à voir le jour.
Le Royaume aurait dû se diriger progressivement vers une abolition de la peine de mort. Dans son rapport final, l’Instance équité et réconciliation (IER) avait recommandé la ratification du deuxième Protocole facultatif se rapportant au Pacte international des droits civils et politiques, relatif à l’abolition de la peine de mort. Ce Protocole est l’instrument international obligeant les Etats à abolir la peine de mort en toutes circonstances. L’IER a aussi recommandé l’adhésion au Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale (CPI) qui écarte la peine de mort de l’échelle de peines qu’elle adopte, même si elle examine les cas de crimes les plus graves (crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de génocide). «Malheureusement, le gouvernement n’a pas encore ratifié ces deux instruments internationaux, en dépit des appels pressants du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et de la Coalition marocaine contre la peine de mort (CMCPM)», regrette Znaidi. Le véritable tournant que prend le dossier de la peine de mort est venu avec l’adoption de la nouvelle Constitution.
«Le droit à la vie est le droit premier de tout être humain. La loi protège ce droit». C’est en ces termes que l’article 20 de la Constitution de 2011consacre le droit à la vie. La loi suprême est davantage explicite dans l’article 22: «Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité physique ou morale de quiconque, en quelque circonstance que ce soit et par quelque personne que ce soit, privée ou publique». Pourtant, «aucune concrétisation n’est encore donnée à cet article. Les tribunaux du pays continuent de condamner à mort et notre législation pénale préserve encore cette peine», s’insurge Znaidi. Pis encore, aucun condamné ne dispose de voie de recours sur la base de l’article 20. La Constitution a prévu l’accès du citoyen à la justice constitutionnelle. Cela implique qu’un condamné à mort peut s’opposer à la sentence sur la base de la Constitution. Cependant, «il faut attendre la loi organique sur l’exception d’inconstitutionnalité et sur la cour constitutionnelle», explique un professeur de droit constitutionnel. En attendant, les condamnations à mort se succèdent avec une baisse des grâces.

10! C’est le nombre de peines de mort prononcées au Maroc en 2012. Un chiffre en nette croissance ces quatre dernières années. Le Royaume maintenait depuis 1994 une moyenne de deux à trois condamnations à la peine capitale par an. Cette tendance à la hausse serait à la fois attribuée à la montée de la criminalité et à une justice encore plus intransigeante. S’y ajoute une réduction des grâces au profit des condamnés à mort. A ce jour, le Maroc compte 115 condamnés à mort dont 80% impliqués dans des meurtres. Le reste est réparti entre extrémisme et terrorisme. Seules deux femmes arpentent le couloir de la mort. La plupart des condamnés sont incarcérés dans la prison centrale de Kénitra. Généralement ces derniers ne disposent d’aucune voie de recours. Le Maroc privilégie la perpétuité à la peine capitale. Pour preuve, se sont 694 personnes (32 femmes) qui sont actuellement en train de purger une peine de prison à vie. Le nombre de 115 condamnés à mort n’est pas définitif car certains n’ont pas encore épuisé toutes les voies. «Dans l’histoire du Maroc, la peine de mort a été utilisée comme un outil de pression politique», explique Mohamed Sektaoui. Justement, sur les 41 exécutions qu’a connues le Maroc depuis l’Indépendance, uniquement trois ont concerné des civils. Il s’agit du tristement célèbre commissaire Tabit en 1993 et de Moutachawik et Bouchaib, les monstres de Casablanca en 1982. Le chiffre de 41 provient d’un recoupement entre les données de plusieurs associations, notamment Amnesty international. Aucune source officielle ne dispose de données exactes ou du moins n’est en mesure de les communiquer.

Parmi les différents articles de la loi 23-98 régissant l’organisation et la gestion de l’établissement pénitenciaire, l’article 145 est le plus surprenant. Il stipule qu’«il est interdit en toute situation d’informer le condamné à mort du refus de la grâce». L’espoir doit être toujours présent. Même après plusieurs dizaines d’années à attendre, le détenu vit en permanence dans l’illusion d’une grâce qui lui a été refusée. Un article à double tranchant qui conjugue espoir et désillusion.

Au Maroc: C’est la fusillade!

Le mode d’exécution diffère d’un pays à l’autre. Entre pendaison, chaise électrique, injection létale… le Royaume a opté pour la fusillade. Une exécution qui peut s’effectuer dans l’enceinte de la prison ou en dehors, selon la loi. Pourtant, de mémoire de plusieurs directeurs de prisons, les exécutions n’ont jamais eu lieu au sein de l’espace carcéral. La dernière en date, celle du commissaire Tabit, a eu lieu dans une forêt non loin de la ville de Kénitra. L’exécution est faite par les militaires après une décision du ministre de la Justice. Plusieurs personnes doivent y assister, notamment le président de la Cour pénale qui a prononcé la sentence, l’avocat du condamné, un imam et deux adouls.

Ilham BOUMNADE  // l’économiste

prison centrale

Tabit bel et bien exécuté

tabit

Est-ce que c’est l’horreur de son crime ou le fait qu’il soit le dernier condamné à mort exécuté au Maroc qui ont fait de Tabit «le criminel» le plus connu du pays? Sûrement les deux. L’histoire du commissaire Mohamed Mustapha Tabit est indissociable de la peine de mort. Près de 20 ans après son exécution, plusieurs zones d’ombre continuent à entourer cette affaire atypique. Plusieurs témoignages révèlent des incohérences. «Lors de sa détention à la prison de Kénitra, Tabit avait un très bon moral et ne pensait pas un instant qu’il allait être exécuté», confie un directeur de prison qui lui rendait régulièrement visite. Surprenant! Tabit continuait ses petites habitudes. Il se réveillait à l’aube pour la prière, c’était l’un des rares détenus qui passaient de longues nuits à prier. «Plusieurs personnes rendaient visite à Tabit pour le rassurer», révèle un ex-condamné à mort qui a séjourné à la prison centrale de Kénitra au même moment que le commissaire. Il renchérit: «Tabit disait qu’il fallait juste laisser passer un peu de temps avant qu’il ne retrouve la liberté». Pourtant, rien ne se passe comme prévu. L’ex-commissaire Tabit, condamné à mort en mars 1993, a été fusillé le lundi 9 août de la même année. L’une des exécutions les plus rapides de l’histoire. L’affaire éclate en plein mois de Ramadan, lorsque l’opinion publique découvre plus de 10 ans d’enregistrements pornographiques en possession du commissaire. Les vidéos mettaient en scène plus de 500 femmes et des personnalités de premier ordre. Les différents témoignages attestent que le commissaire utilisait ces enregistrements comme moyens de pression. Après un procès expéditif, Tabit est condamné à mort pour attentat à la pudeur, défloration, viol avec violence, rapt et séquestration d’une femme mariée, actes de barbarie et incitation à la débauche. Un lourd chef d’accusation! C’est l’article 399 du code pénal qui stipule qu’«est puni de la peine de mort quiconque, pour l’exécution d’un fait qualifié crime, emploie des tortures ou des actes de barbarie», qui porte le coup de grâce à Tabit. L’exécution du commissaire avait semé un vent de terreur dans la prison centrale de Kénitra jusqu’au mois de juillet 1994 lorsque l’essentiel des condamnés à mort sont graciés.

Tabit face à la mort. Le film de son exécution

Tabit, contrairement aux usages, n’aura pas passé plus de six mois dans le couloir des condamnés à mort de la Prison centrale de Kénitra. Arrêté en février 1993, il a été exécuté le 5 septembre de la même année. Ce jour-là, à l’aube, le quartier des condamnés à mort s’éveille au chant du muezzin, appelant à la prière d’Al Fajr. Haj Tabit fait sa prière. La dernière d’une vie particulièrement mouvementée. Puis l’homme est conduit à l’extérieur de la prison, à quelques kilomètres de Kénitra. Une section des Forces auxiliaires fait le guet. Le poteau est déjà planté. Un groupe de personnalités est là pour assister à l’exécution de la sentence : le directeur de la prison, le médecin de service, des magistrats, en plus de Housni Benslimane, patron de la gendarmerie, d’Ahmed Midaoui, fraîchement nommé directeur général de la police, et de Mohamed Lididi, directeur de l’administration pénitentiaire. Pour sa dernière volonté, le commissaire demande au juge Lahcen Tolfi (l’homme des missions délicates, le même qui a jugé des affaires aussi célèbres que celles des Saoudiens présumés terroristes en 2002, de Slimani et Laâfora, etc.) la permission de communiquer à sa femme un numéro et le prénom d’une personne. Le magistrat accepte la requête et lui demande de prononcer la “Chahada” avant d’être conduit devant le peloton d’exécution. Face aux fusils braqués sur lui, Tabit s’est montré digne. “Je suis condamné pour des choses que tout le monde fait. Sauf que les gens qui ont été condamnés avec moi n’ont rien à voir avec cette histoire !”, aurait balbutié le condamné. Sa famille, à laquelle on a injustement refusé de le voir avant son exécution, a reçu plus tard son corps dans un cercueil scellé. La tombe de Tabit se trouve, depuis, au cimetière dit Rawdat Chelh à Casablanca

Aveux, confidences et regrets depuis le couloir de la mort

79 condamnés à mort en attente… d’exécution .Témoignages exclusifs des pensionnaires de la prison de Kénitra .Silence, peur, attente, détresse, désespoir… le quotidien d’un détenu

Lorsqu’on se dirige vers la prison centrale de Kénitra, l’on porte sur ses épaules le poids de toute une histoire. L’esprit s’évade et repense à la quarantaine de personnes qui ont passé leurs derniers jours derrière ces murs avant de trouver la mort… fusillées. Des histoires comme celle du commissaire Tabit, de Moutachawik et de son acolyte resurgissent. S’y ajoutent celle des 38 autres détenus politiques exécutés essentiellement dans les années 70. Le mythe est tellement fort qu’il me semble les connaître. Il est 12h30 et il nous a fallu une bonne quinzaine de minutes pour traverser le chef-lieu du Gharb Kénitra avant d’arriver à la prison. Au fil du temps, plusieurs habitations se sont construites autour de ces lieux. Nous sommes à quelques mètres de l’entrée et les pas se font plus lents. Un impressionnant portail bleu s’ouvre. Le garde-à-vous des policiers sec et tranchant fait sortir des rêveries et replonger dans l’instant. Le directeur de la prison finalise la procédure liée aux examens universitaires de quelques détenus. Un quinquagénaire, bien portant et à l’humour délicat. Il nous sert de guide tout au long de la visite. Nous traversons une grande cour jonchée de plantations. La peinture semble être refaite depuis peu. Encore une autre porte bleue avant de passer véritablement à l’enceinte de l’espace carcéral. C’est un long couloir de 200 m de long à vue d’œil. Les murs sont peints de blanc et de bleu. Ces mêmes couleurs reviennent pratiquement dans toute la prison. Encore une autre porte, un autre couloir. Salle de spectacles, centre de formation de l’OFPPT, versets du Coran calligraphiés sur les murs.
Pour l’instant, les lieux sont tout sauf austères. Une nouvelle porte nous attend. Il est écrit, encore une fois en bleu, au-dessus « quartier B ». Cette fois-ci c’est bon, nous sommes arrivés au couloir de la mort ! Non pas vraiment, il va falloir traverser une sorte de cour à ciel ouvert. La chaussée est de moins bonne facture que le reste de la bâtisse et une odeur pestilentielle d’égout emplie les lieux. Nul doute, les toilettes ne doivent pas être loin ! Une dernière porte, et retentit le garde-à-vous des sept gardiens de prison spécialement dédiés au couloir de la mort. Vêtus d’uniformes verts, leur moyenne d’âge est de 35 ans. L’odeur des égouts a disparu pour laisser place à un silence religieux encore plus pesant. Au couloir de la mort, le bruit est rare et le silence assourdissant. Plusieurs portes alignées et surtout bien fermées de part et d’autre du couloir se dressent devant nous. Notre arrivée aurait pu éveiller les curiosités mais rien, aucun visage n’apparaît au milieu des quatre barreaux des portes. Une odeur de nourriture se fait sentir. Les détenus viennent de recevoir leur repas. Au menu de ce jeudi : haricot et thon. La viande est servie deux fois par semaine, mercredi et vendredi à chaque fois 200 g. Au fond du couloir se trouve une petite kitchenette que les détenus utilisent pour réchauffer leur repas. Une façon de tuer le temps, ironise-t-on. Une première cellule s’ouvre. Nous rentrons dans la pièce accompagnée de deux gardiens. De par la loi, les condamnés à mort sont logés dans des cellules individuelles. Trois mètres de largeur sur 3,5 mètres de longueur contiennent les effets personnels du détenu. A droite, une petite télévision qui diffuse une émission de la deuxième chaîne. C’est l’unique fenêtre sur le monde extérieur. A gauche, un petit matelas à ras-le-sol sert de lit pour notre interlocuteur. Derrière un petit muret se trouvent des toilettes turques dont le trou est bouché par un bidon d’huile de 5 litres, une façon de camoufler les odeurs. La cellule est éclairée par une petite fenêtre de 50 cm sur 40 cm avec trois barreaux, beaucoup trop petites pour une éventuelle fuite. L’unique source de lumière est en hauteur à quelques centimètres du plafond. Difficile d’y avoir accès pour jeter un coup d’œil sur le monde extérieur. Le pensionnaire de la cellule est très coopératif. La communication s’établit facilement mais il pose une condition : « Auriez-vous suffisamment de temps pour écouter mon histoire ?». La discussion semble représenter pour lui un semblant d’évasion. Une échappatoire ! 18 ans ! C’est la période qu’il a purgée dans le couloir de la mort à attendre. L’air un peu gêné et le regard fuyant, il raconte: «j’étais fiancé à une jeune fille mais ses parents ne m’aimaient pas». Expéditif, il ne rentre pas dans les détails de l’histoire. «Un jour, j’ai tué son père et sa mère». Un crime commis sous l’effet de l’alcool et de la drogue. Nous ressortons et la cellule se referme à nouveau. Quelques mètres plus loin, une autre porte s’ouvre. La cellule est bien mieux agencée que l’autre avec plus d’effets personnels: un tapis de prières, quelques livres et de la nourriture. A.B. (pour préserver l’anonymat des condamnés) est un jeune homme de 30 ans. Il est vêtu d’un pantalon de survêtement blanc et d’un pull orange, il porte sur la tête un bonnet noir. Les condamnés à mort ne portent pas de tenue spéciale. Une barbe d’une semaine laisse entrevoir des traits tirés. Pourtant, A.B. sourit d’un air apaisé, réjoui de pouvoir échanger, parler, raconter son histoire. Rien ne le prédisposait à se retrouver derrière les barreaux du quartier B. Diplômé en informatique, il trouvera du travail comme gérant d’un cybercafé. De mauvaises fréquentations le mèneront vers la consommation abusive d’alcool puis de drogues douces, jusqu’au jour où il découvre la cocaïne pour en devenir complètement dépendant. Une drogue qui coûte extrêmement cher et que son travail ne peut lui permettre d’acheter. C’est à cette époque qu’A.B. bascule dans la criminalité et multiplie les vols à l’arrachée et les cambriolages. Les escroqueries le mèneront un jour jusqu’à une villa qu’il pensait être vide le jour du crime. Arrivé à la chambre parentale, il est surpris par le couple-propriétaire. «Pris de panique, je les frappe et les refrappe jusqu’à les tuer. C’était la première fois que je frappe dans un vol…», témoigne encore gêné le trentenaire. Un crime sordide qui l’a conduit à écoper de la peine capitale qu’il attend depuis 7 ans à Kénitra. «La prison a changé beaucoup de choses en moi. Le plus terrible c’est que mes parents sont morts de chagrin sans que je puisse les voir». Il renchérit: «Dehors, j’étais choyé par ma famille. Je ne me souciais pas de devoir me nourrir. Ici j’ai appris que si je ne rationne pas mon pain, ce n’est pas la drogue qui me fera vivre». Aujourd’hui, A.B. est l’instituteur attitré du couloir de la mort. Il donne des cours d’alphabétisation à 16 autres codétenus. Pour ce qui est de l’avenir, «je garde espoir à 80% que la peine ne soit jamais exécutée». A.B. parle en sachant très bien que le Maroc n’exécute plus la peine de mort depuis 1993. Pourtant, l’espoir n’est pas toujours complet et le doute d’une exécution persiste. Il est déchirant de voir une autre cellule se refermer, en particulier celle d’A.B. On s’avance vers la cellule du vétéran des condamnés à mort de tout le Royaume. 21 ans à arpenter le couloir de la mort.

25 Ans l’âge du plus jeune détenu

L’homme de 51 ans nous accueille dans la cellule la plus remplie du couloir. Depuis le temps qu’il est là, il a pu amasser plein de choses. Une télévision, trois petits matelas posés les uns sur les autres, quelques bibelots, de l’huile d’olive et des livres.
Les gardiens préviennent qu’il n’a plus toute sa tête. Pourtant, son incarcération lui a permis de passer deux baccalauréats et deux licences en droit et en sociologie. Nous sommes face à un homme instruit qui intègre quelques mots de bon français dans ses conversations. Au début des années 90, F.T. a trente ans. Il était un gendarme de la circulation bien assidu d’après ses dires. 24 heures après un accident meurtrier dans son périmètre, son supérieur lui demande de dresser un constat avec des faits erronés. F.T. refuse de se soumettre aux ordres et rentre en conflit avec son supérieur qui menace de le présenter devant le tribunal militaire pour insubordination. Désespéré, pris dans un élan de folie, F.T. se dirige un soir vers la caserne de son supérieur pour le confronter. L’échange tourne à la dispute, F.T. tue de ses propres mains quatre gendarmes avant de mettre le feu à la caserne et brûler les corps. Il raconte l’histoire non sans fierté sans cligner des yeux. Il se décrit comme « une victime d’un système de corruption » qui continue tous les jours à tuer plusieurs personnes dans des accidents. Il lance avec conviction: «Je suis quelqu’un de bien, j’ai la conscience tranquille». F.T. n’a plus espoir en rien: «Je ne crois plus en la société ni en Dieu qui m’ont mené vers ce trou où je vais crever». Aucun regret n’apparaît dans le regard de F.T. Les longues années en détention l’ont rendu amer. Il poursuit en parlant de sa perception du système, de la société qui est en décadence. F.T. se voit comme un justicier qui n’a fait qu’accomplir son devoir. Notre interlocuteur est dans un délire profond ou semble être arrivé à une vérité que seule 21 ans de prison peuvent révéler. Avant de quitter la cellule, F.T. nous confie: «Demain, c’est mon anniversaire, encore une année ici.

.». Terrible! On se dirige vers la cellule du plus jeune détenu, 25 ans dont 5 ans dans ce couloir de la mort. M.D. est originaire du nord. Sa cellule est relativement vide par rapport aux autres détenus. Il ne reçoit de visite qu’une fois tous les 6 mois. Sa famille est pauvre et ne peut se permettre de faire souvent le voyage jusqu’à Kénitra. M.D. est un ancien alcoolique mais ce n’est pas la boisson qui l’a mené au quartier B mais ce qu’il appelle Pastia (psychotrope). Il était en conflit permanent avec sa voisine qui ne tolérait pas son attitude et son comportement de drogué. Un jour sous l’effet d’une quantité conséquente de drogue dans le sang, il rentre chez elle pour en sortir les mains pleines de sang. La femme est morte. «Je ne me rendais pas compte de ce que je faisais». M.D. ne demande rien que d’être proche de sa famille. Il glisse dans ses confidences quelques mots en espagnol. «Depuis que je suis là, j’écris beaucoup, j’écris sur ma vida». Ce jeune est un récidiviste qui a déjà fait de la prison à Sebta. Il en parle comme d’un rêve et aimerait tellement y retourner. Il rêve de l’Espagne à sa façon. Il profite de notre présence pour demander au directeur de la prison de lui permettre de suivre une formation en menuiserie. «Je veux apprendre un métier». M.D. ne se rend pas compte qu’il ne quittera probablement jamais ces murs.

. On s’apprête à accéder à la cellule la plus vide et sûrement la plus austère du couloir de la mort. L.C. vient de Laâyoune et parle un arabe très peu compréhensible. Sa langue est la Hasania. Vêtu d’un pantalon et d’un pull noir, il mesure dans les 1 m 65. Il regarde ailleurs lorsqu’il dit: «j’avais des problèmes avec le mari de ma mère qui nous battait mes frères et moi. Souvent le soir, il fermait la porte de la maison pour que l’on ne puisse pas sortir». A cette époque, L.C. a à peine 18 ans lorsqu’il tue son beau-père. Depuis, 15 ans sont passés et les visites se font très rares. De temps en temps, sa vieille mère fait le déplacement. L.C. commence à apprendre à lire et à écrire dans la classe dirigée par son co-détenu A.B. La visite aurait dû se terminer ici pour laisser derrière nous les 69 habitants du quartier B. Lorsqu’on s’approche de la porte de sortie, un détenu vocifère: «Je veux lui parler, je sais que c’est une journaliste. Il faut que je lui parle seul à seul. Elle doit m’aider». Les gardiens sont confus et refusent de me laisser rentrer seule dans sa cellule. Le condamné serait l’un des plus violents du pavillon. Un crane rasé et un visage balafré, des mains rudes et des yeux cachés derrière de grandes lunettes noires. A.F. insiste. Et nous ne pouvons partir sans connaître son histoire. Les gardiens le font sortir dans une petite cour mitoyenne de sa cellule. Cette même cour est emplie d’odeurs d’égouts. «Ne vous approchez pas trop, il lui arrive de frapper»…, ce sont les consignes. L’homme d’une cinquantaine d’années demande de l’aide: «Ma famille va être brisée. Ma femme va me quitter». Il insiste: «Vous devez m’aider, il faut que les associations féminines réagissent, c’est une injustice». Passer l’élan de la revendication humanitaire, A.F. plus calme s’explique : «cela fait deux ans que nous sommes interdits de parloir conjugal». En clair, il ne peut plus avoir de relations intimes avec sa femme. « Nous avons pu bénéficier de ce droit durant 8 ans et un jour sans aucune explication tout a été interdit ». Ces rares moments d’intimité étaient tout ce qui continuait à le lier à sa femme et à sa famille. Les responsables de la prison nous expliqueront plus tard que le parloir conjugal n’a été qu’une expérience pilote qui a complètement échoué. « Souvent, les détenus devenaient violent avec leur femme et les battaient ». S’y ajoute un problème d’insuffisance de chambres qui a allongé les listes d’attente et créé de véritables tensions dans les prisons.
La curiosité nous pousse à revenir vers A.F. pour connaître son histoire. Il sort l’argument de la légitime défense. A.F. qui est à sa 12e année à la prison centrale était un marchand ambulant. Sauf que juste avant, c’était un vendeur notoire d’alcool en contrebande « guerrab » et un dealeur de drogue qui a multiplié les séjours carcéraux. Un jour, une bagarre éclate. Ils sont plusieurs contre lui, selon sa version, et il doit se défendre. Il reçoit plusieurs coups au visage et à la tête avant d’ôter la vie à un membre de la bande adverse. « Mon avocat a voulu plaider la folie, mais le juge m’a trouvé d’une meilleure éloquence que mon défenseur. Je n’étais pas fou, je me suis défendu…». Il continue à revendiquer son droit au parloir pour ne pas perdre sa famille. A.F. tient absolument à passer un message: «la plus grande injustice n’est pas de m’emprisonner mais de briser toute une famille, ma famille ». Sur ces quelques mots la visite doit être écourtée. Et non, pour l’instant aucun des détenus ne porte de barbe, ne semble être extrémiste. Où sont passés les tristement célèbres terroristes du 16 mai condamnés à mort? Le quartier B n’abrite qu’une partie des condamnés à mort de la prison centrale de Kénitra. En fait, d’autres détenus dans des affaires de terrorisme et d’extrémisme, notamment ceux des événements du 16 mai (7 condamnés) et les attentats de l’hôtel Atlas Asni (3 condamnés) sont logés dans un quartier dédié. La direction de la prison a décidé de les séparer des autres détenus suite à plusieurs incidents. « Pour eux, tout est haram : télévision, cigarettes, téléphones, tout ce qui vient d’Amérique vient du diable », nous confie un employé de la prison. Etre en contact avec une femme serait encore plus haram, surtout si elle est vêtue d’un pantalon. Bon, il ne sert à rien d’insister. La journée a déjà filée, plus rapide que les minutes.
A la sortie, le spectacle est affligeant. Nous rencontrons une dizaine de femmes venues voir leurs proches avec un panier bien empli. Elles font la queue en espérant passer la porte bleue, pour voir, toucher ceux que la destinée à conduit à passer chaque instant de leur vie dans l’éternelle et angoissante attente d’une exécution.

Ilham BOUMNADE // l’économiste

prison

115 condamnés au Maroc ( statistique fin 2012)

79 à Kénitra

6 à Tiflet

6 à Moul Albargui

1 femme à Essaouira

1 femme à Oujda

1 condamné à Nador

3 à Tanger

11à Meknes

2 à Marrakech

1 à Ali moumen

2 à salé

1 à Casablanca

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